Par Robert ANTOINE

        Quand la télévision diffuse ses bêtises, quand les enfants ou petits-enfants nous laissent quelques moments de répit, alors je ferme les yeux et je m'évade dans un monde virtuel où je rencontre d'autres ombres qui viennent, elles aussi, visiter notre village.
        Ce n'est pas un rêve, je suis éveillé, mes souvenirs surgissent et envahissent mon esprit et, comme sous l'effet d'une drogue, je me dédouble. Suis-je le seul à voyager ainsi, je ne le pense pas ; nos pudeurs ancestrales nous retiennent d'en parler avec d'autres. Mais avec qui partager ?
        Qu'importe, je brise le tabou, je vous invite à m'accompagner dans mes divagations. Attention, pour moi, le temps est intemporel, les ombres vivantes ou mortes existent, je les vois…
        J'erre dans ces rues familières, sans oser rentrer dans les boutiques, je colle mon œil de curieux sur les vitres des devantures, je regarde …
        Ici, Mme Forquet, derrière son comptoir encombré de deux piles de journaux, pèse quelques denrées sur sa balance Roberval. Les poids en laiton jaune brillent sur le plateau de cuivre : une livre bon poids, et avec ça …
        L'odeur du pain chaud m'attire vers la boulangerie où Mme Cholbi entasse dans un immense sac de jute tenu ouvert par un ouvrier agricole, des pains dorés et croustillants. Ils nourriront ses collègues des fermes avoisinantes.
        L'éclairage de la menuiserie Dussauge me refait traverser la rue, les senteurs de copeaux se mêlent à celles du pain frais.
        


L'église de Staouéli : N.D de la Délivrance

        Je continue mon errance, longe le square, bifurque vers le magasin Doll et la Poste. J'aperçois, assis sur un banc de pierre, juste derrière l'église, deux compères à chapeaux melon essayant de convaincre un couple qui, debout, essaie de porter la contradiction sur les budgétivores.
        Un des chapeaux interpelle la jeune dame
        " Si vous saviez Madame … ! "
        " Que dois-je savoir ? "
        " Si vous saviez… "

        Hélas, on ne saura jamais !
        Les rires qui éclatent me laissent présager que l'on ne résoudra pas la question.
        Le couple parti, Henri Buonano, puis Joseph Pape, les remplacent. On parle tomates, pommes de terre, haricots, oranges, chasselas. Les rires se sont tus, c'est sérieux, les prévisions ne sont pas bonnes, le Maroc est en avance cette année…, il manque d'eau, la noria est cassée, il faudra faire venir M. Serra et M.Moncho pour remettre tout en état … Peut-être Espi le menuisier pour réparer les portes et Carrio pour la maçonnerie…
        Deux pas plus loin, M. Rabat s'acharne sur un vélo préhistorique tandis que, tout à côté de son atelier, le vannier tresse ses corbeilles, tournant et croisant les longues lamelles de roseaux entre l'ossature d'osier :sa dextérité m'impressionne.
        Je m'efface pour que la camionnette Hotckiss des Jover rentre dans son garage, je me dirige vers la boutique de Mme Malent. Un vrai bazar, on y trouve de tout, de la toupie en bois aux soldats de plomb, des pierres à feu, des pétards, des kilomètres de réglisse, du coco, des bonbons à 5 sous.
        Ce qui n'est pas sur les étagères se trouve dans l'arrière-boutique. Cela me fait penser au quincaillier du village, Joseph Bertucci dit Pépine, célibataire endurci mais excellent cuisinier, qui rouspétait quand on lui achetait pour 10 francs de clous. Son antre ressemblait à un fouillis monstre mais il y trouvait toujours tout.
        L'épicerie du coin de la rue est tenue par Mme Garcia et, jouxtant son commerce, se trouve Baptiste Sanchis, le coiffeur qui coupe barbes et cheveux avec talent. Trop de monde, ma chevelure attendra.
        


ex-plomberie Serra,

        Je passe devant l'atelier d'électicité de M. Lauro ex-plomberie Serra, la porte est close. En face, un des marchands de légumes, Tayeb, éclaire encore son étal avec une lampe à acétylène. Cette lumière crue donne à ses légumes une couleur particulière et quand le vent s'en mêle les ombres se déplacent et font mouvoir carottes et navets...
        Un pas encore, un salut à René Mignano qui rentre tout crotté de sa campagne, on se verra plus tard avec la bande, Edmond, Georges, jeanot, Bernard …Je tourne à la pharmacie d'où plusieurs femmes voilées sortent, les bras chargés de boîtes de lait Neslé.
        Je me dirige vers le garage des C.F.R.A. puis, prenant la rue suivante, j'oblique vers la laiterie de Mme Lauro ; la distribution de lait frais et bien crémeux n'a lieu qu'à 18 heures mais la jeunesse s'y trouve bien avant. Filles et garçons, le pot de lait en fer-blanc à la main, se lancent des plaisanteries et des taquineries. L'ambiance est gaie, joyeuse et s'éteint spontanément quand la silhouette de joueur de rugby de M. Décamp, le Directeur d'école, se profile au coin de la rue. Son allure est rapide mais son regard perçant ; heureusement le coin de la laitière est mal éclairé, il ne nous aura peut-être pas vus…Mais, dès qu'il a passé le magasin de bonneterie de M. Rivas, rires et fous rires reprennent plus intensément…
        Laissons ces jeunes turbulents et allons voir si l'épicier Bedj a reçu loukoums et " caca de chat " . Non, les stocks sont épuisés, il faut attendre…Une œillade à travers la vitrine de la charcuterie Sala, celle que j'attends n'est pas là, je repasserai. Me voilà dans le centre, les quatre places de Staouéli sont là, éclairées par la lumière pâle des néons de la ville et celle plus vive des bars. Je coupe par le monument aux morts en passant devant les bars du Sahel, de la Poste et je m'arrête chez Poquet. Juliette a mitonné des petits escargots à la sauce piquante pour la kémia - c'est ce que j'aime. Une partie de baby-foot s'est engagée, bruyante et gesticulante, dérangeant les joueurs de tutti chantant. Une autre table, un autre jeu, mais aussi l'anisette déguisée en mauresques, tomates, perroquets, voire blanches, donnent de la couleur à la droite des joueurs.
        
        

Monument aux morts et café Caserte

        Je voudrais rester mais, comme Cendrillon, mes heures sont comptées.
        Je dois rendre visite à ma grand-tante, Louise Dencausse, une des doyennes de Staouéli. Je laisse les escargots de Juliette et me voilà devant la devanture de la charcuterie Motta. Symphonie rouge et noire; alternance de soubressades et de boudins. Encore trop de monde, je poursuis. La grande épicerie fine Marnet offre à ma vue la gigantesque motte de beurre qui trône sur un des comptoirs. M. Marnet en découpe une parcelle avec son fil, exactement la quantité demandée, au gramme près, quel métier ! Mais le temps s'écoule, il faut faire vite, devant le café maure de Guerroudj, je salue quelques connaissances assises devant un thé à la menthe ou un café, certains jouent aux dominos en les plaquant fortement sur la table. La belle et pétillante Concha Martinez est devant sa boulangerie et me prévient que le plat qui cuit dans son four, pour ma tante, n'est pas encore prêt, je reviendrai. Un saut chez Guillaume Payeras pour parler motos et mécanique, et hop, c'est l'heure de rentrer.
        Je retourne vers le centre, prenant le trottoir d'en face.
        A côté de la boucherie Medjadji se trouve l'écrivain public, Gaston, le fils de Mamar, et Fathma, la cartomancienne, mais le temps me presse, je ne consulterai pas ce soir.
        Je traverse en courant la place, encombrée par les voyageurs qui prennent le dernier C.F.R.A. pour Alger. Le bar du Sahel est complet.

         Antoine Agullo, le marchand d'espadrilles est devant sa porte et lance un regard sur les miennes : " Il faudra bientôt en changer " me dit-il, il ne ment pas, déjà on voit poindre mon gros orteil par-dessus la toile de la chaussure. Ce sera pour demain et je cours saluer les frères Llorca, les fils du boulanger. C'est fou, le nombre de boulangeries dans ce bled !
        


Le bar du Sahel ( peinture Bernard Yvars )

        Je traverse la rue principale, devant la boucherie du beau M. Vadel, toujours entouré de jolies clientes, encore un bonsoir à Yeyette Oltra qui exerce les muscles de ses bras sur une vieille pompe à essence, j'aperçois
        M. Papet, le grainetier, rangeant ses mesures à grains tandis que son dernier client, Antoine Sabia, fouette son cheval du haut de son char à banc.

        Je sursaute, un bruit, une strounga ? Non ! je sors de mon voyage, un peu hébété de me trouver là, assis dans ce fauteuil. Là-bas, j'étais jeune et beau, ici mes petits-enfants ne cessent de me demander mon âge et j'ai honte d'avouer tant d'années.
        " Grand-père, tu faisais la sieste ? "
        " Non, j'étais …j'étais …j'étais loin.

***

(Tiré de "Il était une fois …Staouéli paru sur le site en juillet 2007 )

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