Madame Gislaine Pons, née PAYNO, nous livre ses souvenirs. Une vie exaltante où se mêlent l'histoire, l'anecdote et le fantastique.
    Prenez un peu de temps pour lire ce récit qui vous conduira bien des années en arrière, avec le charme des contes d'autrefois.

***

            On porte toujours en soi une partie de son enfance, c'est ainsi que je me souviens de temps à autre de la chaleureuse ambiance qui régnait dans mon Staoueli d'avant. Le téléphone était alors peu répandu ; nous n'en avions pas du tout. C'est pour vous parler que je partage ces souvenirs avec vous.

            J'habitais une ferme avant l'entrée du village, Sainte Scolastique, une ferme qui appartenait au domaine de la Trappe. J'y ai vécu jusqu'en avril 1945. J'étais toute petite quand nous sommes arrivés là, en 1930-31. Auparavant nous étions à Saint- Michel, une ferme qui se trouvait juste à droite du kiosque Shell ; ma sœur Colette est née à cet endroit.
            La ferme était abandonnée, il y avait de grandes herbes, on ne voyait plus rien, il a fallu tout arracher, la vigne, pas soignée, avait le phylloxéra. Je revois de gros engins agricoles dans le terrain, une défonceuse avec un soc immense qui traçait des sillons très profonds, je me serais perdue dedans. A un moment les travaux ont dû être arrêtés : on avait découvert des squelettes de militaires encore en bon état, c'était des soldats de la Conquête de l'Algérie. Cette région était un grand marais, la terre que l'on remuait était noire et sentait mauvais, la bataille a été rude dans le coin comme en témoignaient les croix plantées au-dessus de notre ferme, croix noire puis croix blanches qui nous instruisaient sur les durs combats qui avaient eu lieu sur cette terre, et les régiments qui y participaient. Ces militaires ont été engloutis dans ce marais.
            Les squelettes trouvés appartenaient à des soldats Belges, enrôlés dans l'Armée (1). Mon père a dû le signaler à la Direction du Domaine et aux gendarmes. Le Parquet d'Alger est venu, ainsi que le Consul de Belgique d'Alger. Les corps avaient leur plaque d'identification sur eux et le drapeau belge en plaquette de céramique, leurs bottines noires montantes étaient encore en bon état - voilà sans doute d'où venait le mot Pieds Noirs : des souliers que portaient les soldats de l'époque. C'est ce que m'avait dit mon arrière grand père. Les travaux avaient été stoppés le temps que les autorités françaises fassent des recherches pour trouver les familles de ces soldats. Ils ont été rapatriés par avion dans leur pays.
            Après ces travaux, il a fallu désinfecter la terre et replanter de la vigne. Dans cette ferme, il y avait de la vigne centenaire plantée par les Pères Trappistes, des qualités rares et que l'on surveillait jalousement.
            A la taille, quelquefois, un spécialiste venait prendre des sarments. Certains vins de la Trappe étaient faits uniquement avec le raisin rare de notre ferme.

            Dans cette propriété, côté du moulin, versant de colline qui donnait près de la cité indigène de Staoueli, on trouvait de tout, palmiers nains dont les Arabes prenaient le cœur pour le manger et les palmes pour en faire des balais ; champignons de toutes sortes, que les riverains se chargeaient de ramasser pour eux ou pour les vendre à l'époque des cartes alimentaires. Il y a eu quelques fois des personnes qui ont eu des procès par le garde forestier du Domaine, Monsieur CORTES. Il y avait de grands mimosas de Nice, à la saison ; les petits gosses de Staoueli venaient en chaparder pour les vendre sur le bord de la route. Ce mimosa était magnifique et durait longtemps dans l'eau. Nous avions de grands arbousiers au milieu de cette forêt, des arbres immenses et très hauts. Nous allions faire des cueillettes pour confectionner des confitures que l'on sucrait avec du sucre de raisin acheté au Domaine, ou pour les mangers comme des fraises. Quelques fois, nous allions avec Madame ARNOULD, la Directrice d'école, le jeudi, pour en cueillir de pleins paniers ; nous étions une ribambelle d'élèves. En plus des arbouses et des petites fraises des bois nous ramassions des pignons, que nous appelions pinpins, et des pignes qui servaient à décorer l'arbre de Noël de l'école. Madame ARNOULD me faisait casser les pignons, après notre repas de midi que l'on prenait à l'école, et le lendemain elle nous servait un gâteau qu'elle avait fait avec ces graines. C'était notre goûter de quatre heures. Merveilleuse Madame ARNOULD.

            Toujours dans cette partie de forêt, on trouvait de superbes fleurs, de toutes le couleurs : pâquerettes, cyclamens roses ou blancs, violettes, pensées, anémones, jacinthes, œillets sauvages, lins bleus et jaunes, lavandes rubans, que l'on appelait vulgairement lavandes sauvages alsaciennes pour les rubans du haut, et surtout des orchidées que l'on ne connaissait pas encore et que l'on appelait " abeilles " parce qu'il y avait beaucoup d'insectes autour de ces fleurs.

            Mes institutrices n'ont jamais manqué de fleurs, c'est par brassées que je les leur portais, même quand je n'étais plus dans leur classe ; je n'oubliais personne.

            L'été, il y avait toujours pénurie d'eau au village de Staoueli, il avait été convenu entre le Domaine et le village, que mon père devait ravitailler en eau ceux qui venaient en demander ; c'est avec un grand tombereau tiré par un cheval blanc, que le village venait se ravitailler plusieurs fois par jour. Nous avions une très grande puissance d'eau, un très grand bassin en haut de la ferme près de la forêt. Quand nous étions enfants, on se couchait par terre pour entendre le roulement de l'eau, il y avait un torrent sous la ferme, ça bouillait, on aurait cru à un volcan souterrain. Des géologues et experts étaient venus plusieurs jours pour faire des recherches et étudier.
            Vous, les jeunes, qui avez tout, n'avez pas connu nos petits bals de la guerre. Nous étions tous très unis, filles et garçons du village. Nous allions danser au son d'un pick-up (tourne disque) dans le magasin d'Henri BUONANNO, dans la cour de Paul AMBROSINO, ou sur la terrasse de Roland GOMEZ. Certains parents étaient toujours avec nous, on ne les larguait pas à l'époque, jeunes et vieux, nous faisions bon ménage. Puis un jour, Staoueli a accueilli la formation du Bataillon de Choc (parachutistes) commandé par le Colonel GAMBIEZ ; nous avons sympathisé, civils et militaires, nous nous entendions bien. Le Maire avait refusé la salle des Fêtes aux jeunes, un après-midi, j'ai vu arriver à la ferme tout un groupe de copain qui venaient me chercher pour aller voir Monsieur SEGOND afin d'obtenir cette salle pour nous amuser. Chaque jour, notre groupe diminuait, les garçons étaient mobilisés et l'on voulait s'amuser. Nous voilà partis, filles et garçons, chez Monsieur SEGOND, on m'a placé en avant, les autres se planquaient derrière le mur de la villa. J'arrive chez le Maire, j'ai été bien reçue, mais il ne voulait pas nous prêter la salle, nous étions en guerre, on ne devait pas s'amuser pendant que d'autres jeunes se faisaient " casser la gueule ".
            Finalement, je l'ai pris par les sentiments, je lui ai rappelé que nos jeunes et ceux du Bataillon de Choc allaient aussi sur le front et que peut-être ils ne reviendraient plus. Je lui ai rappelé aussi que son fils était mort en 40, sans avoir profité de la vie. J'ai vu alors ses yeux se remplir de larmes, puis il m'a dit : " Tu as raison, petite " en mettant ses mains sur mes épaules, va à la Mairie, tu auras ta clef, mais je te rends responsable de tout, qu'il n'y ait pas d'histoires surtout et, à 6 heures 45, tout le monde dehors et la salle en ordre. S'il y a un problème quelconque, vous n'aurez plus rien ; tu as compris, aller file ! ". Je l'ai remercié et suis sortie. Les autres attendaient, j'ai été accueillie avec : " Et alors, qu'est-ce qu'il t'a dit ? Et ben rien ! "On est reparti vers le village et au milieu de la place je leur ai dit : " Allez, on va à la mairie chercher la clef ". Nous étions les plus heureux ; en quelques minutes, la salle était prête pour recevoir le peuple de danseurs, les boissons étaient dans la glace que nous procurait la glacière du village, le pick-up en place, les chaises bien arrangées et nous voilà, civils et militaires, prêts à nous amuser.

            J'avais organisé un service d'ordre, à tour de rôle, de façon à empêcher d'entrer les soudards ou les fauteurs de zizanie. Non, nous n'avons jamais eu d'histoire, le " téléphone arabe " avait si bien fonctionné que nous avions des jeunes des alentours qui venaient danser, on accourait de Chéraga, Boufarik, St Ferdinand, Ouled Fayet, Zéralda, Fouka, Sidi-Ferruch. Jamais nous n'avons eu de bagarres, quelle entente !

            Un dimanche, deux tout jeunes Américains se sont présentés, on m'a prévenue, fallait-il les faire entrer ? je suis allée voir, je leur ai dit : " oui, à condition qu'ils ne soient pas soûlards . Le plus petit m'a dit : " Quoi, soulard ? ". Je lui montre avec la main " buveur ", alors, il me répond en français " non, no pompette " et ils m'ont dit qu'ils étaient des Français d'Amérique.
            Ils étaient heureux d'être avec nous, ils se sont fait tout de suite des copains ; à la fin du bal, ils ne s'arrêtaient plus de me dire merci. Puis, le dimanche suivant, nous avons vu arriver des Anglais, Canadiens, Américains, Libanais, ceux du " Bataillon des étrangers " (Amérique Latine) il y avait de la place pour tout le monde, et surtout, tout se passait dans la correction.

G.PONS née PAYNO septembre 2006         

La suite de ce passionnant récit
sera diffusée en Novembre 2006

(1)La légion étrangère fut créée en mars 1831 sous le règne de Louis-Philippe mais il est très possible que des étrangers se soient enrôlés dans cette expédition dés 1830.



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